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دار الحكمة

Biographie de Sidi Fudul al-Huwari (Shaykh Hamza Yusuf)

Biographie de Sidi Fudul al-Huwari

Par Shaykh Hamza Yusuf.

Parmi l’une des grandes traditions de l’islam il y a la littérature appelée ‘Tabaqat’. C’est essentiellement la création de biographies mettant en valeur la vie et les qualités des grands sages, des savants, des ascètes et des saints de l’islam. Les premiers livres biographiques, comme  Tabaqat  d’Ibn S’ad, sont consacrés à la vie des compagnons du Prophète ‘paix et bénédictions sur Lui’. Ce type de littérature, permet de nous rendre compte à quels points nous sommes petits comparé aux sommités du passé, ces livres sont aussi des chemins parcourus par ceux qui nous ont précédé, ils sont des sentiers tracés par ces gens purifiés et illuminés. Dans cette optique, je souhaite partager à mes lecteurs certains faits et qualités marquants, que j’ai vu et appris à connaître en fréquentant des gens. Dieu m’a béni pour m’avoir donné l’opportunité de les avoir connus. L’objectif principal ici est de partager mes expériences avec ceux et celles qui n’ont pas rencontré de telles occasions dans leur vie, et qui aiment entendre les histoires des bien-guidés, les expériences que les gens ressentent en leur présence. Les savants disent: ‘Quand on se remémore la vie des pieux, la grâce de Dieu descend sur nous.’ Ces Lumières existent toujours de nos jours et sont un témoignage permanent de la puissance spirituelle et de l’efficacité de l’enseignement de notre Prophète, paix et bénédictions de Dieu soient sur lui. Dieu a béni cette communauté avec de tels hommes et femmes, jusqu’à la fin des temps, et même en cette période sombre étouffée par la paresse spirituelle et la vanité, ils nourrissent le cœur et l’âme de ceux qui les  connaissent et les aiment. À l’heure où les plaisirs et les passe-temps de l’ego aveuglent beaucoup d’entre nous, ces gens sont  comme des rappels convaincants (à qui veut l’entendre), pour nous ramener vers la voie de la pureté et de la piété.

Je commencerai donc par le grand sage marocain, l’érudit, le saint, Sidi Fudul al-Huwari. Nous ne faisons aucun jugement sur les rangs des gens vis-à-vis de Dieu – Lui seul connaît les cœurs – au contraire, nous supposons que leur station spirituelle est élevée, en nous basant sur notre bonne opinion, en fonction de leur caractère noble et leur piété exemplaire.

Né vers la fin du vingtième siècle, Sidi Fudul al-Huwari a grandi à Fès et a servi comme imam dans la grande mosquée à côté de Bab Boujloud, et a également enseigné Ibn Achir et d’autres textes fondamentaux dans la Mosquée Bou Inania.

En 1978, alors qu’il était encore en pleine santé et capable d’enseigner, je lui ai rendu visite pour la première fois. À l’insu de moi à l’époque, ce fut le début d’une relation puissante et merveilleuse qui allait durer plus de vingt ans et laisser une marque indélébile sur moi, que je ressens encore à ce jour. Lors de cette première visite, il m’expliqua son parcours, comment il devint imam et savant alors qu’il n’était qu’un artisan, sachant à peine lire et écrire: Un jour, alors qu’il était encore adolescent et occupé à travailler dans un magasin, un shaykh de la Quaraouiyine, qu’il avait vu à de nombreuses reprises, s’arrêta et se tenait en dehors de son lieu de travail, en le regardant. Finalement Sidi Fudul prit conscience qu’il était observé, et le shaykh demanda au gardien du magasin si le jeune homme pouvait venir avec lui. L’homme accepta, et le shaykh emmena Sidi Fudul à la Quaraouiyine et lui ordonna de s’asseoir à l’extérieur du cercle d’étudiants et d’écouter seulement. Le shaykh lui expliqua très peu de chose, mais insista sur le fait qu’il devait être patient. Il fit cela pendant un certain temps, et, assez vite, les leçons commençaient à avoir un sens pour lui. Après plusieurs années d’étude, Sidi Fudul devint un érudit dans les sciences. Le nom de son shaykh était Sidi Muhammad bin al-Habib, et Sidi Fudul devint plus tard son principal élève et commentateur de ces diwan (poésie mystique). D’ailleurs, Sidi Fudul était lui-même un poète très doué.

Lors d’une visite, il me donna les manuscrits originaux de ses commentaires sur les diwan de son  shaykh. Je les possède toujours chez moi et je les considère comme des trésors. Il m’a aussi donné en personne et par voie orale, une autorisation pour enseigner (ijazah), et plus tard, son élève, Maulay Hasan Lamdaghari, m’envoya une version écrite. Un jour son shaykh recouvra Sidi Fudul avec son manteau et fut alors reconnu comme étant son représentant spirituel, mais il refusa ce titre. Une fois, il m’a dit: «Je connais mes limites, je ne pourrais jamais arriver à la cheville de Shaykh Ibn al-Habib.”

Shaykh Bennani, un grand érudit et qadi de Fès, m’a dit: ‘Sidi Fudul ne fait pas parti des grands savants. Sa connaissance, bien que compétente, n’est pas aussi vaste que les grands savants, mais il a une connaissance  que la plupart n’ont pas. Il connaît très bien son Seigneur.’

Cependant, par rapport aux savants contemporains, il était un érudit notable de la génération postérieure du XXe siècle. Il aimait faire des commentaires sur le Coran, et avait une affinité particulière pour la sourate ‘La Lumière’ (An Nur),  qu’il a commenté plusieurs fois, toujours en y ajoutant  de nouvelles idées. Ses conférences sur le texte d’Ibn Ashir étaient les plus fréquentées et populaires à Fès.

Sidi Fudul était un bel homme, et symbolisait un Maroc, qui malheureusement, est en train de disparaître aujourd’hui. C’était un vrai gentleman, un érudit, un savant indulgent et surtout, constamment  soumis à son Seigneur. Une fois, il s’est plaint devant moi,  de la mauvaise influence de la modernisation et du fait que le Maroc s’éloignait de l’islam de son passé, et il m’a mis en garde contre les nouvelles tendances  islamiques, qu’il voyait comme des groupes ayant plus d’ambitions politiques que spirituelles.  Dans sa vie antérieure, Sidi Fudul jouait un rôle important dans la vie politique de Fès, car il était très motivé, non pas par les fantasmes utopiques de certains islamistes modernes mais plutôt par un sens du devoir civique. Il m’a dit une fois, “Qualifier les autres musulmans d’innovateurs est une innovation.”

Un jour, vers la fin de sa vie, je lui ai rendu visite alors qu’il était dans le coma, allongé sur son lit. À ce stade il était déjà sourd et aveugle. Sa fille, Fatima, qui était septuagénaire, s’occupait de lui. Nous sommes venu le voir pour le saluer, et Maulay Hasan me dit: “Il ne peut plus entendre.”

À ce moment, Sidi Fudul prit la parole: «Donnez-moi un instant svp. ”

Quelques minutes plus tard, il demanda de l’aide pour se mettre debout. Il demanda ensuite ces lunettes. Fatima l’aida et lui mit ces lunettes. Il ouvrit subitement ces yeux, observa la pièce, et  cria: “Yasin!” Il commença alors à réciter la sourate Yasin, le 36eme chapitre du Coran. Nous l’avons tous suivis dans la récitation. Quand nous avons fini, il commença à nous exprimer le bonheur qu’il avait ressenti dans cet état. Il nous confia également qu’il avait anéantis tous ces démons et qu’ils avaient tous abandonné l’idée de faire semer le doute dans son cœur, au sujet de son Seigneur. Cette histoire est ma dernière rencontre avec Sidi Fudul et demeure toujours dans mon cœur.

Sidi Fudul passa sa vie à l’acquisition puis à l’enseignement des sciences de l’islam. Il était un érudit très respecté à Fès et il fut plusieurs fois présenté aux assemblées de notables. Il avait un caractère doux et si vos yeux rencontraient son visage, il vous rappelait notre Seigneur. Sa langue était toujours humide à cause du dikhr (rappel de Dieu), et il avait toujours du temps pour tous ceux et celles qui avaient besoin de conseils ou de connaître un avis juridique. Il possédait une petite boutique d’épices sur le marché près de sa maison, et on le trouvait toujours installé en train de  réciter le Coran ou en pleine lecture d’un livre de science. Quand Shaykh Muhammad Alawi al-Maliki, le grand savant Mecquois, venait au Maroc, il allait toujours visiter Sidi Fudul dans sa maison à Fès. Tout comme les oiseaux qui  se ressemblent, volent également ensembles, un saint trouve toujours refuge auprès d’une compagnie qui lui ai identique.

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